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Plans de route au XVIIIe siècle

Plan de la route de Paris à Lyon par Moulins, 1754 et Plan de la route de Paris en Espagne, 1756

Au cours de l’Ancien Régime, l’état catastrophique du réseau routier français suscite fréquemment l’inquiétude des administrateurs. Les communications sont difficiles, ce qui menace d’importants intérêts économiques, commerciaux et militaires. Le trafic postal est fortement ralenti et lourdement pénalisé, en particulier pendant la saison hivernale.

Afin de remédier à cette situation désastreuse, un vaste programme de rénovation est établi en 1738 par Philibert Orry (1689-1747), contrôleur général des finances. Dans un ambitieux texte officiel, il engage la restauration ou l’ouverture de nombreux itinéraires routiers. Les travaux doivent être accomplis grâce à l’emploi généralisé de la corvée, un impôt qui contraint les contribuables à travailler plusieurs jours par an pour l’entretien des routes et des chemins. Au préalable, P. Orry décide de dresser un état des lieux permettant d’identifier les travaux les plus urgents. Dans ce dessein, il lance une vaste enquête qui repose sur une couverture cartographique des principales voies de communication du royaume de France : « Il est donc sensible que pour asseoir solidement un projet de travail par corvées […], on ne peut discerner ces opérations, que par les plans et les profils ; et par conséquent, c’est le premier sujet à traiter, comme c’est celui par lequel il faut qu’un ingénieur commence », Mémoire instructif sur les corvées, juin 1738.

La réalisation de cette prospection d’un genre nouveau revient au personnel des ponts et chaussées, une administration placée sous l’autorité du contrôleur général des finances. Depuis 1744, cette attribution est déléguée à l’intendant des finances Daniel Charles Trudaine (1703-1769), ancien intendant de la généralité de Riom et province d’Auvergne. Trudaine est ainsi chargé de contrôler le déroulement de l’enquête cartographique lancée par P. Orry. Il constate rapidement de nombreux retards et décide de créer un bureau des dessinateurs qu’il place sous l’autorité de Jean Rodolphe Perronet (1708-1794), ancien ingénieur de la Généralité d’Alençon. En 1747, cet organisme est doté d’un règlement très complet qui jette les bases de la nouvelle École royale des Ponts et Chaussées. À partir de 1754, Daniel Charles Trudaine est secondé par son fils, Jean Charles Philibert Trudaine de Montigny (1733-1777), qui le remplace dans tous ses postes après sa mort en 1769. Pendant plus de trois décennies, ces administrateurs chevronnés ordonnent et dirigent tous les aménagements qui se rapportent aux routes du royaume.

Le résultat du travail de cartographie, désormais mieux connu sous le titre d’atlas de Trudaine, est conservé au département des Cartes et Plans des Archives nationales. Établis quelques années plus tard vers le milieu du XVIIIe siècle, les petits atlas routiers manuscrits du Musée de la Poste sont étroitement liés à ce contexte. En réalité, il s’agit de copies au format réduit (205 x 245 mm) des imposants volumes originaux de l’atlas de Trudaine.

Intérêt des ouvrages

Les deux atlas réduits précieusement conservés au Musée de la Poste méritent l’attention à plus d’un titre. Tout d’abord, on doit souligner la rareté de ce type de source, car seulement une douzaine d’exemplaires sont recensés aujourd’hui dans les bibliothèques ou les archives publiques, en France et à l’étranger. La richesse de la reliure et la précision du dessin en font également des manuscrits remarquables. Chaque volume cartographie un itinéraire routier et ses abords immédiats, selon une échelle très détaillée (1/17 300e). Il s’agit de voies de communication majeures qui concentrent de nombreux liens économiques et un trafic postal particulièrement dense. L’auteur de ces atlas est le dessinateur Duchesne. Peu connu, cet artiste exerce probablement son activité à l’École des ponts et haussées fondée par Trudaine.

Ces deux ouvrages témoignent de l’intérêt des administrateurs pour la route, ainsi que des progrès de la cartographie qui repose sur des procédés scientifiques de plus en plus élaborés. Grâce à la simplicité des figurés et aux coloris adoptés, le relief et les multiples éléments paysagers sont aisément repérables. Sur le dessin, le coloris de la chaussée (jaune, gris ou blanc) varie en fonction de la nature de son revêtement (pavés, cailloutis ou terre). À l’origine, ces deux manuscrits ont plutôt une vocation pratique. Il s’agit d’outils de travail permettant d’examiner rapidement et précisément la structure du réseau. Leurs qualités artistiques et esthétiques les transforment aussi en instruments de prestige. Ce constat justifie le fait que plusieurs atlas soient adressés à d’importantes personnalités politiques de la période.

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Plan de la route de Paris à Lyon par Moulins, 1754
Sur cette planche figure la ville de Fontainebleau et ses environs immédiats. La minutie du travail réalisé par le dessinateur Duchesne en 1753 est notamment repérable avec le dessin détaillé des parterres du château. Sous le nom de la ville, la mention « 8 P. » indiquée en rouge est très précieuse, car elle signale qu’il s’agit du huitième relais de poste depuis Paris (Inv. B 2005.67, cote 12°1211).

Plan de la route de Paris à Lyon par Moulins, 1754

Manuscrit 12°1211, feuillet 9.

Ce manuscrit est réalisé en 1753 et relié en 1754. Sur la tranche, la présence de petits daims, animal emblème de la famille Trudaine, prouve que ce volume est destiné à l’intendant des finances en charge des ponts et chaussées. La route entre Paris et Lyon par la ville de Moulins est représentée en 70 feuillets. Cette voie de communication majeure emprunte sensiblement le même itinéraire que l’actuelle route Nationale 7. Le neuvième feuillet figure la ville de Fontainebleau et ses abords immédiats. Cette route mesure 98 lieues (soit environ 460 kilomètres) qui sont toutes numérotées et signalées sur le dessin par de petits traits rouges. Dans la forêt de Fontainebleau, le long de la route principale, l’abréviation « 12 L. » indique qu’il s’agit de la douzième lieue à partir de Paris. Le chemin est rehaussé par un petit trait de couleur jaune pâle qui signifie qu’elle est pavée. Au total, 65 relais de poste sont recensés et repérés le long de la route. Ainsi, sous le toponyme Fontainebleau, la mention « 8 P. » souligne que cette ville comprend le huitième relais de poste depuis Paris.

Dans le parc du château, la figuration du grand parterre aménagé sur les plans du jardinier Le Nôtre témoigne de la minutie et de la précision du travail de l’ingénieur qui réalise le relevé et du dessinateur qui le représente. Les différents bâtiments du château royal sont identifiables grâce au coloris carmin. On remarque les différentes cours intérieures, notamment la cour du cheval blanc, avec son fameux escalier en forme de fer à cheval. Le même souci du détail est repérable avec le recensement scrupuleux des nombreux chemins forestiers. Les rochers utilisés aujourd’hui pour l’escalade sont également figurés.

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Lettre de Fontainebleau pour Provins, 1757
Marque d’origine en port dû de Fontainebleau. Lettre taxée 6 sols. Timbrer les lettres signifie l’apposition du timbre d’origine sur les lettres du bureau de départ. D’abord confectionnées en bois, les timbres d’origine seront en acier ou en fonte à partir de 1792. Vers 1760, l’administration des postes décide de faire retirer sur l’ensemble du territoire la particule « de » sur les cachets. En effet, cette précision n’a plus raison d’être dans la mesure où tout le monde sait désormais qu’il s’agit du lieu de départ (Inv. MO 12561).
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Plan de la route de Paris en Espagne, 1756
[Feuillet 91] Sur cette planche, on constate l’emprise de la ville de Bordeaux et des parcelles viticoles environnantes. À gauche, dans le coin inférieur, le Château Trompette est désormais remplacé par la place des Quinconces. Non loin de là, en bordure de la Garonne, la nouvelle place Royale (actuelle place de la Bourse) est également repérable (Inv. 5768, cote 12°266).

Plan de la route de Paris en Espagne, 1756

Manuscrit 12°266, feuillet 91.

Ce second manuscrit est établi sur des principes similaires au précédent. Il comprend 140 feuillets (doubles pages) qui renferment la cartographie de la route de Paris en Espagne. Dessiné en 1755, ce volume est dédié l’année suivante à François Marie Peyrenc de Moras (1718-1771), dont le nom n’est jamais cité, mais dont les armes sont apposées et dorées à l’or fin sur les plats de la couverture. Ancien intendant d’Auvergne et du Hainaut, depuis le 24 avril 1756, ce dernier occupe le prestigieux poste de contrôleur général des finances et supervise ainsi l’administration des ponts et chaussées. Grâce à ce manuscrit il peut prendre connaissance de l’état de l’une des routes les plus stratégiques du royaume. En effet, depuis l’année 1700 et la montée sur le trône d’Espagne de Philippe V, petit-fils du roi Louis XIV, ce royaume est devenu l’allié le plus fidèle de la France. Cette union implique de fréquentes relations diplomatiques, économiques, commerciales et postales, d’où la nécessité de disposer d’une infrastructure routière en parfait état.

La longueur totale de cet itinéraire est de 177 lieues, soit environ 830 kilomètres. Il relie l’observatoire de Paris à la rivière Bidassoa qui sépare les deux royaumes. Cette route passe par des villes très importantes comme Orléans, Tours, Poitiers ou encore la ville de Bordeaux que l’on peut observer sur le feuillet n°91. Entre Paris et Poitiers, les différents relais de poste empruntés sont tous numérotés. Sur le dessin, de petits tirets rouges permettent également de repérer les différentes lieues. Sur le feuillet n°91, deux de ces marques sont visibles. La première est située au sud de la ville, le long des remparts et à proximité de la porte d’Aquitaine. La seconde jouxte la bordure droite du feuillet. À côté, les mentions « 123 l. » et « 124 l. » signifient qu’il s’agit respectivement des 123e et 124e lieues depuis le début de l’itinéraire.

Sur cette représentation du milieu du XVIIIe siècle, on constate l’emprise de l’urbanisation bordelaise et des parcelles viticoles environnantes. Dans le coin inférieur gauche, le Château Trompette est désormais remplacé par la place des Quinconces. Non loin de là, on repère la place Royale ouverte sur les quais de la Garonne et récemment aménagée sur les plans de l’architecte Ange Jacques Gabriel (actuelle Place de la Bourse). Au centre de celle-ci un petit carré signale l’emplacement de la statue équestre du roi Louis XV. D’une rive à l’autre du fleuve, la traversée s’effectue à l’aide d’un bac, car il faut attendre l’époque napoléonienne pour que le premier pont sur la Garonne soit édifié (actuel Pont de pierre).

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Lettre de Bordeaux pour Besançon, 1749
Marque d’origine en port dû de Bordeaux (B) Lettre taxée 13 sols (7 sols de Bordeaux à Paris + 6 sols de Paris à Besançon) En 1703, un règlement fixe le tarif du port des lettres pour l’ensemble du royaume de France. La taxe est basée sur la distance, le nom de la ville de départ est donc indispensable. Le port est payé par le destinataire. Dès mars 1695 apparaît sur les plis le nom de la ville d’origine grâce à un « timbre imprimé » qui sera rendu obligatoire au frais des directeurs de bureaux en 1749 (Inv. MO 1455).

Bibliographie :

ARBELLOT, Guy, « La grande mutation des routes de France au milieu du XVIIIe siècle », Annales Économies Sociétés Civilisations, 3, mai-juin 1973, pp. 765-791.

ARBELLOT, Guy, LEPETIT, Bernard (dir. de), Atlas de la Révolution française, vol. 1 : Routes et communications, Paris, EHESS, 1987.

ARBELLOT, Guy, Autour des routes de poste : les premières cartes routières de la France, XVIIe-XIXe siècle, Paris, BnF-Musée de la Poste, 1992.

BLOND, Stéphane, « La carte et la route. À la découverte du manuscrit 2002 du fonds ancien de la Bibliothèque municipale de Lyon », Gryphe, revue de la Bibliothèque municipale de Lyon (sous presse).

GOGER, Jean-Marcel, La politique routière en France de 1716 à 1815, Thèse pour le doctorat d’État, Paris, EHESS, 1988, 6 t.

VIGNON, Eugène, Études sur l’administration des voies publiques en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Dunod, 1862, 4 t.

Site internet :

Images numériques des Archives nationales
(extraits de l’atlas de Trudaine)

Stéphane Blond ,Docteur en histoire